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PAROLE A LA NOUVELLE GENERATION

Regard de Judith Houédjissin : Quel Bénin pour les cinquante prochaines années ?

Un peu partout sur le territoire national et ailleurs dans le monde plus précisément à Québec au Canada, les Béninois ont célébré les cinquante ans de leur indépendance dans la joie et dans la dignité. Et comme le disent fièrement et avec raison les organisateurs de la fête à Québec « l’histoire retiendra que… ». J’étais sur les lieux de la célébration, où pour une fois, je me sentais vraiment à ma place. J’étais fière des fils et filles de mon pays de naissance. J’ai vu comment le Bénin peut réussir lorsque les mains sont unies pour cheminer dans une seule voie. Oui j’étais fière de mes compatriotes qui n’ont ménagé aucun effort pour faire rayonner le Bénin les 31 et 1er août devant des centaines de convives issues de toutes les nations d’Afrique et du Canada. Pour reprendre la question posée par la journaliste Sabine Cessou (Cinquante ans après les indépendances : Quand l’Afrique se réveillera, Libération, entrevue reprise par le quotidien québécois Le Devoir des 17 et 18 juillet 2010) au politologue et philosophe camerounais Achille Mbembe, je dirai : « que fêtons-nous exactement ? » et j’ajouterai les questions suivantes : « Que voulons-nous faire de notre pays, de notre continent ? », « Qui sommes-nous, où allons-nous ? »

Ces questions demeurent sans réponse fiable. Nous avons depuis les cinquante dernières années, marché dans la volonté des colons et de l’Occident capitaliste. Nous avons pris des voies à l’aveuglette. Nous avions suivi le marxisme-léninisme et maintenant nous végétons dans le libéralisme sauvage où l’individu et le profit sont au centre de tout. La collectivité et la solidarité béninoise laissent dangereusement place à la barbarie, au régionalisme, à la méfiance et à la suspicion. Le projet d’État-nation qui a fait la force des pays de l’occident tarde à se concrétiser en Afrique et au Bénin. La famille au Bénin s’est disloquée, la méchanceté devient le maître mot de toute action sociale. Pendant que la majorité de la population vit dans la pauvreté cruelle, la minorité riche exploite cette pauvreté à des fins honteuses. Nulle part, aucune nation ne s’est construite de cette façon. Nous devons marquer un arrêt et réfléchir sur le projet de reconstruction d’un État béninois fort, avec au plan national, une langue, un intérêt national défini et au centre de toute action, et au plan international, une diplomatie ferme basée sur des stratégies de défense très distinctes. Nous ne pouvons pas continuer la diplomatie de la « politique du ventre » ou de la main tendue. Le Bénin est un petit pays, mais grand de par ses ressources humaines. Des hommes et des femmes de qualité y sont nés et occupent de grandes fonctions aussi bien au niveau national que dans les institutions internationales. Nous devons aller puiser des forces dans notre histoire, cette histoire qui a fait de nous le pays latin de l’Afrique, cette histoire des amazones qui protégeaient systématiquement leur nation contre les forces extérieures. Notre histoire qui a permis au Roi Béhanzin de payer de son sang pour que nous puissions hériter d’une terre qui nous appartienne aujourd’hui. Il est temps de cesser de copier la culture et l’idéologie des autres, de ceux qui nous ont colonisé et d’aller puiser des forces dans notre histoire pour rebâtir un Bénin nouveau. Un Bénin où la suspicion, la haine, le mépris, la jalousie, la sorcellerie, la corruption, le népotisme et le régionalisme laisseront désormais place à la construction d’un État-Nation, où l’intérêt national, le patriotisme, le nationalisme, le partage, la solidarité et l’amour du prochain constitueront le socle de notre renaissance en tant que peuple conscient de son avenir et responsable de son destin historique dans le concert des nations du monde. Il s’agit donc pour tous les Béninois de jeter les bases d’une éthique de l’excellence, de la responsabilité et de la renaissance de notre nation et de toute l’Afrique. Aujourd’hui être dans l’opposition signifie critiquer le pouvoir sans jamais apporter des solutions concrètes. Attendre son tour pour faire pire que le précédent et pour perpétuer la politique alimentaire du ventre. Nous ne pouvons pas construire un pays dans ces conditions. Fils et filles du Bénin, arrêtons de saboter notre pays au profit de l’intérêt personnel, arrêtons de bafouer l’héritage de nos aïeux. Soyons courageux, soyons l’exemple du continent. C’est encore possible, c’est encore le temps de construire notre pays ensemble. Aussi bien les Béninois vivant dans le pays que ceux de la diaspora, nous devons faire front pour redresser le pays de la pauvreté, de la misère et des maladies qui minent l’existence de nos concitoyens. Nous devons travailler à la visibilité du Bénin à l’étranger. Chacun de nous, qui que nous soyons et quels que soient nos compétences et nos champs d’expertise, nous pouvons aider à notre façon. Nous devons le faire. Chacun et chacune d’entre nous, a une pierre à apporter dans ce grand chantier de la reconstruction d’une nation fière, responsable et industrieuse.

Nous devons arrêter de tendre la main à l’Occident. L’aide publique au développement n’a jamais aidé à construire un pays, encore moins un continent à ce que je sache. Donc ce n’est pas aujourd’hui que cela va changer. Si c’était le cas, il y a longtemps que le Bénin serait développé. Mais force est de constater qu’après de décennies d’aide nous en sommes encore à ramer pour payer les salaires, nous n’avons pas d’hôpitaux de taille, les écoles manquent d’outils de fonctionnement, l’eau courante et potable manque dans plusieurs villages du pays, la violence sans projet politique continue de faire des ravages, le pillage systématique du continent continue, la violence conjugale et la destruction du tissu social sont sans équivoque. Cinquante ans d’indépendance et rien à exposer comme accomplissement. Énoncée ainsi, cette vérité est difficile à avaler, mais c’est malheureusement la sinistre réalité pour tous les pays de l’Afrique subsaharienne au bord de l’implosion sociale et de l’anomie politique. Nous devons arrêter de nous voiler la face. Réveillons-nous, Wake up, come on ! Fils et fille du Bénin et de l’Afrique, personne, je dis bien personne ne viendra construire notre pays à notre place. Hier c’était la France, aujourd’hui ce sont la Chine et la France. Ne soyons pas si naïfs et reprenons résolument l’initiative de la construction de notre destinée en tant que peuple et laissons une société viable et stable aux futures générations qui sont en train de nous succéder. Mais tout ceci se comprend. Cette confiance aveugle que nous accordons aux pilleurs et aux colons s’explique par le fait que nous ne nous connaissons pas. Ce qui justifie mon point de départ qui est d’aller puiser dans notre passé pour savoir qui nous sommes, quelle est notre identité, notre culture, nos racines. Beaucoup de fils et filles du Bénin de ma génération ne connaissent pas leur identité parce qu’on ne nous a pas appris d’où nous venions. L’éducation scolaire est basée sur l’histoire des autres à part des résumés reçus aux cours primaire, mais où est donc l’histoire du Dahomey ? Pourquoi devrons-nous apprendre seulement l’histoire, la géographie des autres pour réussir le BEPC ou le BAC, alors que nous ne connaissons pas notre propre histoire. Qu’attendent les dirigeants pour réformer le système scolaire du primaire à l’université pour mieux l’adapter aux réalités africaines. Je suis fatiguée de devoir lire des livres écrits par les colons pour connaître une partie de mon histoire, des histoires basées sur des tissus de mensonge. Où sont les écrits des historiens du Bénin et de l’Afrique ? Pourquoi ne pas réécrire notre histoire si belle, si courageuse, si encourageante pour permettre à nos enfants de s’inspirer de leurs racines culturelles profondes pour enfin rayonner partout où ils sont à travers le monde. Les Américains ont compris une chose, c’est qu’il n’est pas possible d’être nationaliste et d’être fier si on ne se connaît pas. Et dès lors qu’on connaît qui on est, personne ne peut nous acheter à rabais. Et ça joue aussi dans les relations diplomatiques et interétatiques, le Bénin négocie trop à rabais, la politique de la coopération basée sur la tête baissée et la soumission aux diktats des bailleurs doivent laisser place à des négociations stratégiques respectueuses, justes et égalitaires. Notre pays dispose de beaucoup de potentialités que nous pouvons mettre en jeu dans les négociations. Géographiquement nous sommes bien situés, mais pourquoi continuer à crier que le Bénin est un petit pays faible pour attirer de la pitié et de l’exploitation ? Pourquoi ne pas travailler sur nos points forts pour attirer le regard des puissants ? Il existe des solutions, des tonnes de solutions mais il faut de la volonté politique sur fond d’une éthique de la conviction et de la dignité humaine. Si de petits pays sans matières premières comme le Cuba peuvent produire des cerveaux, de grands médecins et devenir des modèles à suivre en matière de médecine et de tourisme international, pourquoi le Bénin ne pourrait-il pas en faire autant ? Surtout que la majorité de nos médecins sont en Occident et ne veulent pas retourner faute de conditions décentes de travail. Pourquoi ne pas leur offrir de bonnes conditions pour favoriser leur retour afin de sauver plus de vies humaines ?

Les politiciens africains doivent apprendre à travailler pour leur nation, ils doivent laisser le « moi égoïste » et adopter le « nous collectif ». Ils doivent cesser de nouer des alliances malsaines et nébuleuses avec les pilleurs du continent. Il y a définitivement un problème en Afrique. Il nous manque le « courage d’exister » comme le dit si bien le théologien et écrivain ivoirien Jean Claude Djereke. Or, sans ce courage nous ne pourrons rien accomplir de grand et de noble durant les cinquante prochaines années. Comment y arriver, comment parvenir à imprimer dans les coeurs des Béninois cette dynamique de courage et de confiance en soi-même, pour réussir le développement intégral et durable du Bénin ? Pour paraphraser Djereke, je dirai que nous devons résister de toutes nos forces au diktat du colon « parce que la Françafrique est la suite de la colonisation qui se poursuit sous d’autres modes et qui était quand même bel et bien le système d’appropriation des richesses de l’Afrique par des étrangers ». (F.-X. Verschave, La Françafrique. Le plus long scandale de la République, Paris, Stock, 1999). Nous devons aussi résister au pillage de nos ressources naturelles sur lesquelles les mains invisibles ont « fait main basse avec la complicité de certains présidents africains dociles et corrompus. »

Enfin, nous devons dénoncer et renoncer à l’afro-pessimisme qui tue le continent à petit feu et empêche toute concrétisation de projets viables sur le long terme. L’afro-pessimisme qui veut que le continent soit mourant et qu’il ne faille rien faire pour le relever. Nous Africains, devrons dire non à cette idéologie sinistre et défaitiste qui cause le déplacement et l’immigration massive de fils et filles de l’Afrique vers l’Occident où des conditions de vie précaires, discriminatoires et parfois douloureuses, attendent les Africains, dorénavant écartelés entre l’Afrique et leurs pays d’immigration.

L’Afrique est capable de s’en sortir, le Bénin l’est tout autant. Toutefois il y a des conditions à remplir impérativement et nous devons savoir que rien ne tombe du ciel, il va falloir travailler dur et se battre pour y arriver. Comme le dit le dicton « Rome ne s’est pas construit en un jour », ainsi le Bénin (et l’Afrique tout entière) ne se construiront pas en un jour. Mais seule la persévérance dans l’effort collectif de reconstruction sur fond d’une discipline austère de travail, produiront des résultats éclatants et encourageants. Tout est possible. Il faut le vouloir, il faut le souhaiter, il faut y travailler, il faut le croire et finalement il faut espérer un avenir radieux, autre que l’échec actuel sur tous les plans. L’objectif de réussite ne pourra pas être atteint par une personne, ni par un parti politique ou une idéologie unique. Mais il peut être atteint ensemble, par tous les fils et filles du continent et du Bénin. C’est pourquoi la « partisannerie » ambiante, le favoritisme, le népotisme et le régionalisme systémique doivent laisser place à l’expérience, à la compétence et au système du mérite. Et ce n’est que dans l’affirmation identitaire nationale, le travail dans l’unité, le partage des valeurs communes, la reconnaissance mutuelle des acquis, l’éradication de la corruption, du népotisme, de la paresse, du culte de la personnalité, le changement des mentalités que le Bénin se relèvera et rivalisera avec les autres pays des autres continents.

Le Bénin a besoin des ajustements économiques, politiques et culturels. Quel type de culture politique veut-on mettre sur pied au détriment de la « politique du ventre » actuelle ? Et pour prêcher par l’exemple, je dirai que la diaspora intellectuelle béninoise de l’Amérique du nord doit pouvoir être associée à ce processus de réflexion globale pour la construction d’un État-nation au Bénin. Cette diaspora riche en personnalités compétentes, charismatiques et visionnaires fait le bonheur des pays occidentaux dans lesquels elle vit. La diaspora béninoise nord-américaine qui n’est pas encore été mêlée jusqu’à ce jour à aucune tractation nébuleuse et qui détient une autre vision éthique, politique et intellectuelle, doit être pleinement impliquée dans la quête nationale des stratégies de renaissance d’un nouveau Bénin. Est-ce que les autorités politiques actuelles sont-elles prêtes à associer les Béninois de la diaspora dans le grand chantier de la construction d’un État de droit fondé sur le respect inconditionnel des droits inaliénables de l’homme, la justice distributive et la culture du respect des biens publics ? Cinquante ans plus tard, nous devons réfléchir au changement de cap car il est requis pour des résultats efficaces et efficients. Cette diaspora est prête à condition qu’on s’ouvre à elle et qu’on ne la prenne pas comme une cible à corrompre à tout prix pour continuer à opérer dans la politique alimentaire du ventre. Elle doit s’inspirer de ses expériences acquises dans leurs pays d’accueil, Les États-Unis et le Canada, deux pays qui sont très avancés sur tous les plans et dont les politiques étrangères, mêmes si elles sont parfois contestables, attirent le respect de tous les autres pays de la planète. L’administration publique canadienne est bien réussie et les fonctionnaires sont au service de leur pays contrairement à ce qu’on peut constater ailleurs en Afrique et plus particulièrement au Bénin, où c’est plutôt le citoyen qui est au service du fonctionnaire. Un citoyen ne peut avoir aucun service efficace sans corrompre le fonctionnaire et parfois cela monte jusqu’au sommet.

Quel État pouvons-nous construire dans ces conditions ? La chose étatique est systématiquement balayée au profit de la corruption et de la déresponsabilisation de l’employé de l’État. Il est temps, cinquante ans après les indépendances politiques de façade, d’adopter des comportements citoyens et responsables et prêcher par des exemples de probité morale et d’honnêteté intellectuelle. Le souci de la bonne gouvernance, de l’imputabilité et de la saine gestion des ressources de l’État doivent façonner les actions quotidiennes de tout responsable politico-administratif. Tous les citoyens doivent aussi travailler dans le sens du respect du bien public et du travail bien accompli.

En définitive, les cinquante années passées ont été douloureuses, mais si nous voulons que les cinquante prochaines soient radieuses et épanouissantes pour tous les Béninois, cela ne dépendra ni des bailleurs de fond étrangers, ni des anciennes puissances coloniales, ni de nouvelles puissances prédatrices et mercantilistes de la mondialisation néolibérale, mais cela dépendra uniquement de notre commune volonté politique et notre ferme détermination éthique à reconstruire dans l’unité, l’harmonie nationale et la solidarité effective, un Bénin où il fait bon vivre et qui force le respect des autres nations et pays du monde.

Par : Judith Houédjissin, Politologue, auteure de l’ouvrage sur « Les Administrations publiques africaines. Sortir de l’inefficacité : Le Cas du Bénin », Éditions l’Harmattan, 2008

Source: Le Matinal

 
Judith Houédjissin